« La Révolution était faite et je ne m’en doutais pas… ». Lorsque Antoine-François-Philippe Dubois Descours, marquis de La Maisonfort, part en Italie en mai 1791, c’est pour un voyage de détente, des vacances dirions-nous aujourd’hui. Il ne reviendra officiellement en France que 23 ans plus tard dans la suite de Louis XVIII. Malade, les hautes fonctions politiques de la restauration lui passent sous le nez. Il finira ministre plénipotentiaire de la France auprès du Duc de Toscane à Florence ; une sinécure. Lamartine, en poste aussi à Florence l’a très bien connu. Il le décrira : « C’était le plus naïf, le plus piquant mélange de philosophie voltairienne, épicurienne et sceptique de l’Ancien Régime… », et un « Voltaire charmant… ». Somme toute, un homme aimable qui n’a pas vu le temps qui passe.
Pourtant c’est la mémoire de toute une vie qui est livrée ici, une vie qui a vu le monde changé mais qui, trop souvent, a fait mine de ne rien voir. C’est porté par un style plaisant, piquant et détaché, ponctué de traits humoristiques et parfois ironiques, très « ancien régime » sans être affecté. Visiblement, La Maisonfort se divertit en rédigeant son histoire ; l’histoire de ceux qui, comme lui en affichant un sourire ingénu, s’étonnèrent de voir leur monde se fissurer, s’effriter et finalement s’écrouler.
Il est né un 3 juin 1763 au château de La Maisonfort dans le Nivernais ; une noblesse de province avec juste assez d’argent pour paraître en avoir plus. Jusqu’ici tout va bien. Après des études plaisantes en pension à Paris où d’après ses dires il excelle en mathématique, à 15 ans, suivant la volonté paternelle, il intègre un régiment de dragons à Versailles. A cette époque, un jeune aristocrate – si tant est respectueux de la tradition nobiliaire - ne se voit offrir que deux fortunes : la soutane ou la cuirasse. La soutane ne devait guère être le genre de la maison car passant officier six mois plus tard – ça ne rigolait pas à l’époque – on constate ses carences en matière d’éducation chrétienne. Et dare-dare c’est la formation expéditive avec catéchisme, communion et tout le saint-frusquin. Et puis c’est la vie de garnison, l’oisiveté ; il n’y a pas de guerres ces années là, ou si peu. Alors on court les jeunes filles, on badine, on libertine, on pratique la noblesse locale, on joue beaucoup car les soirées sont longues, on perd beaucoup aussi et on calcule à coups de relations le poste honorifique mais, surtout, on guigne la pension qui lui tient le bras. Il vivra les évènements de la révolution avec toujours un temps de retard. Il écrit des pièces de théâtre qu’il fait jouer dans son château ou chez des amis. Sur la route de l’Italie en mai et juin 1791 il apprendra la fuite du roi puis son arrestation à Varennes. Les jeux sont faits. Il rejoint l’armée des princes cantonnée à l’est et c’est la défaite de Valmy en 1792. Les régiments dissous, c’est l’errance avec femme, enfants et domestiques restés fidèles en Allemagne, en Hollande et en Russie mais il faut gagner sa vie ; il se lance avec une de ses relations – avec qui il se brouillera - dans l’imprimerie et l’édition et publie un journal. Mais il garde cette chevaleresque et noble tradition de dépenser plus qu’il ne gagne et c’est l’éternelle course à la prébende et au prêt. Naïveté, fanfaronnade, difficile de le dire, mais il rentre à Paris au début du consulat. Il est arrêté et interné à la conciergerie puis à l’île d’Elbe. Il s’y évade – une vraie histoire à la Dumas – et passe au service des russes. Détaché à Londres auprès de Louis XVIII par le Tsar il finit par rentrer en France avec une royauté rétablie. Pas pour longtemps ; c’est les cent jours. Derechef, ce sont les bagages vite faits et direction Gand auprès du roi. Waterloo met fin définitivement à l’aventure napoléonienne et c’est 1815 et la restauration. Elu député en 1815 à la fameuse chambre introuvable, il s’installe à Louveciennes, la campagne en ce temps là. La maladie l’éloigne du pouvoir pendant presque deux ans ; maladie dont on ne saura pas grand-chose sinon qu’elle l’oblige à des séjours de cure et de soins à Montpellier ou à Bagnères-de-Luchon. Entre temps les places sont prises et c’est finalement en août 1820 un poste de ministre de France à Florence qui lui échoit ; la bonne gâche tout compte fait. Il visite Rome et l’Italie du nord, va aux bains à Livourne ou à Lucques, banquette, gambade avec sa bonne amie, fait sa cour auprès des princes locaux. Il représente la France quoi… Après un long congé en France, il meurt à Lyon sur le chemin du retour le 2 octobre 1827 en laissant dans ses malles des cahiers où il raconte son histoire objet de la présente édition. Le dernier cahier fut perdu ou subtilisé. Un des dossiers inclus en appendice de cette édition suggère que ce dernier cahier relatant des faits trop récents fut soustrait de la succession du diplomate et les mémoires de notre marquis s’arrêtent à octobre 1823. Nous n’en saurons pas plus.
L’intérêt historique de ce témoignage est incontestable et nous apporte une vision insolite de cette période comme un paysage contemplé depuis longtemps sous le même angle nous apparaît avec une perspective inusitée en nous déplaçant. Les évènements révolutionnaires et l’Empire qui suivit nous sont plus connus par les chroniques officielles puisées dans les souvenirs de ses acteurs directs. Les mémoires des immigrés eurent moins de succès.
Bien entendu, nous percevons quelques fois au-delà des lignes le récit tronqué aux angles judicieusement arrondis où il est préférable de ne pas s’attarder et vite notre marquis s’en tire d’un art affûté et sort du récit avec les honneurs. Néanmoins ses protestations sont laborieuses et peinent parfois à habiller une réalité qu’on devine. C’est malheureusement la caractéristique de beaucoup de mémorialistes que de se donner le beau rôle ; il n’est pas le premier et ne sera pas le dernier. Il déplore son train de vie dispendieux et ses pertes au jeu mais ne s’en offusque pas outre mesure ; il a un rang de marquis à tenir. Il oublie de se relire parfois. Il quitte la France en 91 pour un voyage d’agrément et l’annonce de l’emprisonnement du roi aux tuileries le décide à ne pas rentrer. Mais plus loin il concède qu’il était déjà perclus de dettes, dettes qu’il continuera toujours à payer dans les années 1820 alors qu’il perd ses procès ; il gagne du temps, avoue t-il. La Révolution, la Terreur, le Directoire et l’Empire sont passés par là mais les créanciers sont éternels.
Nous croisons énormément de gens dans ces souvenirs ; des connus comme Chateaubriand, Guizot, Talleyrand, la famille royale, Fouché, LaFayette, Rivarol ou Madame de Staël ; d’autres beaucoup moins et il est à signaler le remarquable travail de documentation et de synthèse des initiateurs de cette publication à travers les nombreuses notes qui parsèment et éclairent ces mémoires. Parmi tous ces personnages, le mémorialiste montre rarement le peuple qui l’entoure, celui qui précisément le déchût de ses privilèges. Il raconte trop brièvement le pillage de son château pour ne pas y voir l’amertume et l’incompréhension face à l’attitude de ces villageois qu’il connaissait pour la plupart. Mais il les connaissait comme un marquis connaît ses domestiques. Ça visiblement, il ne l’a pas compris. A la mort de son fidèle valet en Allemagne, il fera son éloge, parce qu’il était son valet, parce qu’il était fidèle. Il s’accrochera jusqu’au bout à cette royauté qu’il crût restaurée durant un temps mais qui n’eût de restauration que de nom. En vingt trois ans les moeurs avaient changé ; il verra la grande bourgeoisie s’immiscer dans les affaires du royaume, bourgeoisie qui à son tour finira par s’imposer et à de se doter de privilèges bien décidée à les sauvegarder. Ça, il ne le verra pas.
La noblesse d’alors justifiait ses privilèges outranciers en invoquant le lignage et le droit divin. La bourgeoisie industrieuse et commerçante qui s’ensuivit justifiera ses prérogatives exorbitantes par la grandeur de la France. Aujourd’hui, absorbée et diluée dans la finance internationale, elle fait piètre figure et n’a plus voix au chapitre face à cette nouvelle oligarchie mondiale qui elle justifie ses pouvoirs pitoyables par les lois de l’économie ; lois créées par elle-même, bien entendu, comme d’autres avaient inventé la sainte ampoule et le droit divin.
Et peut être, sûrement, dans une décennie ou deux, l’un de ces seigneurs destitué de la finance rédigera ses mémoires et évoquera sa belle époque en écrivant naïf et stupide à force d'étonnement : « La Révolution était faite et je ne m’en doutais pas… ».
lundi 4 mai 2009
mercredi 29 avril 2009
Le réchauffement de 1860 à nos jours. Emmanuel Le Roy Ladurie, Fayard, 2009.
Ce livre est le troisième volume de Histoire humaine et comparée du climat et couvre la période 1860 à nos jours. En titrant ouvertement avec le mot réchauffement l’auteur est direct dans sa démarche : depuis le début de l’ère industrielle, la température de l’atmosphère de notre planète se réchauffe, chiffres, graphiques et études à l’appui.
A l’aide de données fournies par les météorologistes et différentes sources historiques, Emmanuel Le Roy Ladurie expose un bilan de cette période de 150 ans et en extrait grosso modo quatre grands jalons. 1861-1910 est en quelque sorte la « base de lancement », avec ces excès de chaleur et de froidure apparemment erratiques, le piètement où va s’appuyer la première phase avérée de réchauffement de 1911 à 1950. Puis suivent les années 1951-1980 qui témoignent de sa consolidation comme si le climat reprenait son souffle après ses efforts des quatre décennies précédentes. Enfin 1981 à ce jour, ardente période, qui voit les températures franchement décoller et qui recèle les années les plus chaudes depuis ce siècle et demi.
Bien entendu, l’auteur, historien de renom, s’interdit pour des raisons formelles d’évoquer les causes de cet emballement climatique, ne serait-ce qu’indirectement. Il nous livre ici décennies par décennies l’austérité des chiffres et des faits. Ce sont températures moyennes, pluviosité, données saillantes dans leurs écarts par rapport à la norme (Canicules ou froidures extrêmes), date et production de récoltes… Le tout rédigé dans un style direct qui s’apparente parfois à un rapport scientifique. Avouons-le, sa lecture en est parfois fastidieuse et c’est le point commun de tous ces livres remarquablement documentés, en quelque sorte, le défaut de leur qualité. Cela dit, réunis en un dernier chapitre, des graphiques issus d’archives de Météo France ou autres, illustrent parfaitement avec leur rigueur et froideur mathématique l’exposé de l’historien.
Si cette étude n’aborde pas les causes, elle incite aux interrogations. Il est clair pour la majorité des gens que l’utilisation des énergies fossiles depuis cent cinquante ans (Charbon, tourbe, pétrole…) avec leur dégagement massif et incontrôlé de gaz a une incidence sur la composition de notre atmosphère. La grosse difficulté est d’en déterminer l’impact. Pour cela il nous faudrait une Terre témoin, une planète jumelle, soumise aux mêmes conditions d’environnement astronomique, dépourvue d’industrialisation et a en comparer les évolutions conjointes. Mais nous n’avons pas ça en magasin. Reste la modélisation et y entrer les bons paramètres et leurs poids respectifs. Encore faut-il en avoir une bonne connaissance.
Quoi qu’il en soit, même si les preuves formelles nous font défauts (D’ailleurs certains ne se privent pas de l’exploiter), il ne faut pas être grand clerc pour affirmer que l’activité humaine industrielle a obligatoirement une conséquence sur l’environnement. En cent cinquante nous avons consommé environ la moitié des réserves estimées à ce jour de pétrole. Il ne nous faudra pas cent cinquante ans pour en extraire les dernières gouttes, c’est évident. En attendant, les exploitants, distributeurs, transporteurs et profiteurs de cette manne financière ne sont pas près de lâcher cet os tant qu’il ne sera pas complètement rongé. Et nous traînons bon gré mal gré notre outrage comme d’autres traînent leur boulet.
Outre les données thermométriques, cette étude nous livre des éléments à prendre en compte et auxquels nous ne prêtons guère attention dans notre existence d’être pressé. Il y a par exemple la date des vendanges qui irrémédiablement depuis un siècle et demi s’éloigne de la fin septembre ou début octobre vers la première quinzaine de septembre. La courbe issue de ces dates est en parfaite corrélation avec celle des températures. Il y a les données de la production céréalière bien que ces dernières soient à manier avec précaution et avec les pondérations indispensables ; les rendements à l’hectare du début du 20ème siècle sont sans commune mesure avec ceux d’aujourd’hui, la technologie est passée par là mais il n’y a pas qu’elle. La teneur en sucre des betteraves et la qualité des vins sont aussi de bons indicateurs. Les faits ne manquent pas ; ce livre nous permet de les découvrir.
A l’aide de données fournies par les météorologistes et différentes sources historiques, Emmanuel Le Roy Ladurie expose un bilan de cette période de 150 ans et en extrait grosso modo quatre grands jalons. 1861-1910 est en quelque sorte la « base de lancement », avec ces excès de chaleur et de froidure apparemment erratiques, le piètement où va s’appuyer la première phase avérée de réchauffement de 1911 à 1950. Puis suivent les années 1951-1980 qui témoignent de sa consolidation comme si le climat reprenait son souffle après ses efforts des quatre décennies précédentes. Enfin 1981 à ce jour, ardente période, qui voit les températures franchement décoller et qui recèle les années les plus chaudes depuis ce siècle et demi.
Bien entendu, l’auteur, historien de renom, s’interdit pour des raisons formelles d’évoquer les causes de cet emballement climatique, ne serait-ce qu’indirectement. Il nous livre ici décennies par décennies l’austérité des chiffres et des faits. Ce sont températures moyennes, pluviosité, données saillantes dans leurs écarts par rapport à la norme (Canicules ou froidures extrêmes), date et production de récoltes… Le tout rédigé dans un style direct qui s’apparente parfois à un rapport scientifique. Avouons-le, sa lecture en est parfois fastidieuse et c’est le point commun de tous ces livres remarquablement documentés, en quelque sorte, le défaut de leur qualité. Cela dit, réunis en un dernier chapitre, des graphiques issus d’archives de Météo France ou autres, illustrent parfaitement avec leur rigueur et froideur mathématique l’exposé de l’historien.
Si cette étude n’aborde pas les causes, elle incite aux interrogations. Il est clair pour la majorité des gens que l’utilisation des énergies fossiles depuis cent cinquante ans (Charbon, tourbe, pétrole…) avec leur dégagement massif et incontrôlé de gaz a une incidence sur la composition de notre atmosphère. La grosse difficulté est d’en déterminer l’impact. Pour cela il nous faudrait une Terre témoin, une planète jumelle, soumise aux mêmes conditions d’environnement astronomique, dépourvue d’industrialisation et a en comparer les évolutions conjointes. Mais nous n’avons pas ça en magasin. Reste la modélisation et y entrer les bons paramètres et leurs poids respectifs. Encore faut-il en avoir une bonne connaissance.
Quoi qu’il en soit, même si les preuves formelles nous font défauts (D’ailleurs certains ne se privent pas de l’exploiter), il ne faut pas être grand clerc pour affirmer que l’activité humaine industrielle a obligatoirement une conséquence sur l’environnement. En cent cinquante nous avons consommé environ la moitié des réserves estimées à ce jour de pétrole. Il ne nous faudra pas cent cinquante ans pour en extraire les dernières gouttes, c’est évident. En attendant, les exploitants, distributeurs, transporteurs et profiteurs de cette manne financière ne sont pas près de lâcher cet os tant qu’il ne sera pas complètement rongé. Et nous traînons bon gré mal gré notre outrage comme d’autres traînent leur boulet.
Outre les données thermométriques, cette étude nous livre des éléments à prendre en compte et auxquels nous ne prêtons guère attention dans notre existence d’être pressé. Il y a par exemple la date des vendanges qui irrémédiablement depuis un siècle et demi s’éloigne de la fin septembre ou début octobre vers la première quinzaine de septembre. La courbe issue de ces dates est en parfaite corrélation avec celle des températures. Il y a les données de la production céréalière bien que ces dernières soient à manier avec précaution et avec les pondérations indispensables ; les rendements à l’hectare du début du 20ème siècle sont sans commune mesure avec ceux d’aujourd’hui, la technologie est passée par là mais il n’y a pas qu’elle. La teneur en sucre des betteraves et la qualité des vins sont aussi de bons indicateurs. Les faits ne manquent pas ; ce livre nous permet de les découvrir.
vendredi 17 avril 2009
Ma véridique histoire par Equiano. Mercure de France, collection Le temps retrouvé.
Ce livre fut publié pour la première fois à Londres en 1789 et fit l’objet de neuf éditions. Singulière histoire qui y est relatée… Un jeune africain de onze ans et sa sœur sont enlevés un jour et arrachés à leur famille et à leur village. Une razzia comme il est coutume de l’appeler ; razzia perpétuée par des membres d’une lointaine tribu ou par hommes spécialisés dans cette activité, nous n’en saurons rien. Quoi qu’il en soit, le jeune Oulaudah Equiano et sa jeune soeur successivement vendus et achetés, de propriétaires africains en propriétaires africains, arrivent quelques mois plus tard sur la côte atlantique. Au long de ce cruel parcours, il sera séparé de sa sœur qu’il ne reverra jamais ; comme il ne reverra jamais son village et sa famille. Là où il était né, il n’avait jamais entendu parlé de la mer et des grands bateaux des hommes blancs. Pour lui, une destinée toute autre se dresse face à sa jeunesse. De captif au service des maisonnées africaines, il est vendu et devient esclave au service des blancs. La descente aux enfers… Et c’est bien l’enfer qu’il approchera dans la cale écœurante du bateau qu’il l’emmène à la Barbade ; on fait sortir les esclaves par petit groupe sur le pont afin qu’ils prennent l’air ; ce n’est pas de la bonté d’âme mais il faut limiter les pertes : la « cargaison » a coûté chère. Et puis c’est l’arrivée, le marché où s’empressent le planteur et le capitaine de bateau marchand. Et encore l’achat et la revente, les sévices et les punitions dont est témoin ou victime notre jeune esclave. Il ne s’étend pas trop, par pudeur, sur le sort réservé aux jeunes filles. En écrivant, il doit penser à sa sœur, sans doute. Plus tard, un planteur virginien le vend à un capitaine de bateau et il découvre Londres et la société anglaise. Il apprend à lire et écrire, des rudiments de navigation et comme marin – esclave toujours - voyage beaucoup. A force de petits commerces et maintes avanies il réussit à amasser la somme qui lui permettra de payer sa liberté. 40 livres…, le prix de son achat. Fort de son indépendance nouvellement acquise, il déchante vite. Il est un homme libre mais il est toujours noir. La seule différence est qu’il peut choisir son patron et être payé, enfin en principe… Dans ces Indes occidentales comme on les appelle encore, un noir même affranchi n’a quasiment aucun droit. Equiano se fait flouer, arnaquer souvent par des hommes que la pâleur de leur peau protège d’éventuelle poursuite judiciaire initiée par un noir. Et d’aventures en voyages, dûment baptisé, il retourne à Londres où il fréquente les milieux abolitionnistes. Il s’établira, finira par se marier, eut deux enfants et mourra le 31 mars 1797 non sans avoir rédigé ses mémoires, objet de cette publication.
Cette relation est émouvante, rédigée avec la simplicité d’un homme qui ne prend conscience qu'imparfaitement de l’importance de son témoignage. L’esclavage, à cette époque, fait partie des mœurs ; on le côtoie et tous ces gens sont persuadés d’être de bons chrétiens. Peu s’insurgent contre la condition servile et si Equiano condamne son ancien état, il le fait souvent avec une certaine naïveté. Ne va-t-il pas – lui ancien esclave – s’embarquer quelquefois sur des navires avec dans la cale, outre marchandise et matériel, sa cargaison d’esclaves destinée à la vente à quelques exploiteurs ? Il travaillera même au sein d’une plantation, chargé de l’organisation de la tâche de ses anciens confrères de chaîne. Ils seront bien traités, précise t-il. Il nous est difficile de juger avec deux siècles de décalage ce qui nous semble aujourd’hui de la complaisance envers le système. Gardons-nous-en ; d’ailleurs, abandonnant définitivement les îles et rentré à Londres, il se démènera avec ses amis pour œuvrer pour l’abolition. Dans les colonies britanniques, celle-ci interviendra en 1833. Notre ami ne le verra pas. En France, l’esclavage sera aboli le 4 février 1794 après la révolte de Saint-Domingue menée par Toussaint Louverture. Mais Bonaparte, en jugeant autrement, le rétablira en 1802, ce que, curieusement, on mentionne rarement dans nos livres. Il faudra attendre le 27 avril 1848 pour voir voter le décret d’abolition grâce à Schœlcher et le courant de pensée qui l’accompagne. Et puis ce sera en 1860 le tour des colonies hollandaises ; en 1865 sur l’ensemble des Etats-Unis d’Amérique ; 1869 verra l’abolition dans les colonies portugaises, en 1888 suivra le Brésil, 1919 le pacte de la SDN condamnant la traite et puis enfin, si nous pouvons l’écrire, la convention de Genève de 1926 ratifiant les mesures du pacte de la SDN.
Les temps ont changé. Il s’en est écoulé du sang depuis Equiano. Des rivières de larmes et des cris de désespoirs qui chantent encore à nos oreilles comme un air de jazz. Le blues, c’est les clameurs de ceux qui n’avaient rien à faire ici, des mots perdus et envolés par ceux qui ne sauront jamais d’où sont venus leur père et leur mère. L’Afrique ne s’en est pas encore remise. Mais ça, c’est la suite de l’histoire.
Petrus.
Cette relation est émouvante, rédigée avec la simplicité d’un homme qui ne prend conscience qu'imparfaitement de l’importance de son témoignage. L’esclavage, à cette époque, fait partie des mœurs ; on le côtoie et tous ces gens sont persuadés d’être de bons chrétiens. Peu s’insurgent contre la condition servile et si Equiano condamne son ancien état, il le fait souvent avec une certaine naïveté. Ne va-t-il pas – lui ancien esclave – s’embarquer quelquefois sur des navires avec dans la cale, outre marchandise et matériel, sa cargaison d’esclaves destinée à la vente à quelques exploiteurs ? Il travaillera même au sein d’une plantation, chargé de l’organisation de la tâche de ses anciens confrères de chaîne. Ils seront bien traités, précise t-il. Il nous est difficile de juger avec deux siècles de décalage ce qui nous semble aujourd’hui de la complaisance envers le système. Gardons-nous-en ; d’ailleurs, abandonnant définitivement les îles et rentré à Londres, il se démènera avec ses amis pour œuvrer pour l’abolition. Dans les colonies britanniques, celle-ci interviendra en 1833. Notre ami ne le verra pas. En France, l’esclavage sera aboli le 4 février 1794 après la révolte de Saint-Domingue menée par Toussaint Louverture. Mais Bonaparte, en jugeant autrement, le rétablira en 1802, ce que, curieusement, on mentionne rarement dans nos livres. Il faudra attendre le 27 avril 1848 pour voir voter le décret d’abolition grâce à Schœlcher et le courant de pensée qui l’accompagne. Et puis ce sera en 1860 le tour des colonies hollandaises ; en 1865 sur l’ensemble des Etats-Unis d’Amérique ; 1869 verra l’abolition dans les colonies portugaises, en 1888 suivra le Brésil, 1919 le pacte de la SDN condamnant la traite et puis enfin, si nous pouvons l’écrire, la convention de Genève de 1926 ratifiant les mesures du pacte de la SDN.
Les temps ont changé. Il s’en est écoulé du sang depuis Equiano. Des rivières de larmes et des cris de désespoirs qui chantent encore à nos oreilles comme un air de jazz. Le blues, c’est les clameurs de ceux qui n’avaient rien à faire ici, des mots perdus et envolés par ceux qui ne sauront jamais d’où sont venus leur père et leur mère. L’Afrique ne s’en est pas encore remise. Mais ça, c’est la suite de l’histoire.
Petrus.
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lundi 9 février 2009
Questionnaire de Proust.
Questionnaire de Proust
1. Quel est pour moi le comble de la misère?
2. Quel est le principal trait de mon caractère?
3. Quelle est la qualité que je préfère chez l'homme / chez la femme?
4. Quel est mon idéal de bonheur terrestre?
5. Quelles fautes m'inspirent le plus d'indulgence?
6. Si vous n'étiez pas vous-même, qui auriez-vous aimé être?
7. Où aimeriez-vous vivre ?
8. Ce que j'apprécie le plus chez mes amis
9. Mon principal défaut
10. Mon occupation préférée
11. Mon rêve de bonheur
12. Quel serait mon plus grand malheur?
13. Ce que je voudrais être en ce moment précis
14. Mets et boissons préférés / Couleurs, fleurs, oiseaux préférés
15. Mes auteurs favoris
16. Mes héros / héroïnes fictifs
17. Mes compositeurs / mes peintres préférés
18. Le mot que je préfère / mon juron préféré
19. Mes héros / héroïnes dans la vie réelle
20. Mon personnage historique favori
21. Mes prénoms favoris
22. Ce que je déteste par dessus tout (ou ma bête noire)
23. Personnages historiques que je méprise le plus
24. Le fait militaire que j'admire le plus / La réforme que j'estime le plus
25. Le don de la nature que je voudrais avoir
26. Comment j'aimerais mourir
27. État présent de mon esprit
28. Ma devise
29. Si dieu existe, que voudriez-vous lui entendre dire en vous accueillant?
30. Si dieu existe, que lui dites-vous en arrivant?
1. Quel est pour moi le comble de la misère?
2. Quel est le principal trait de mon caractère?
3. Quelle est la qualité que je préfère chez l'homme / chez la femme?
4. Quel est mon idéal de bonheur terrestre?
5. Quelles fautes m'inspirent le plus d'indulgence?
6. Si vous n'étiez pas vous-même, qui auriez-vous aimé être?
7. Où aimeriez-vous vivre ?
8. Ce que j'apprécie le plus chez mes amis
9. Mon principal défaut
10. Mon occupation préférée
11. Mon rêve de bonheur
12. Quel serait mon plus grand malheur?
13. Ce que je voudrais être en ce moment précis
14. Mets et boissons préférés / Couleurs, fleurs, oiseaux préférés
15. Mes auteurs favoris
16. Mes héros / héroïnes fictifs
17. Mes compositeurs / mes peintres préférés
18. Le mot que je préfère / mon juron préféré
19. Mes héros / héroïnes dans la vie réelle
20. Mon personnage historique favori
21. Mes prénoms favoris
22. Ce que je déteste par dessus tout (ou ma bête noire)
23. Personnages historiques que je méprise le plus
24. Le fait militaire que j'admire le plus / La réforme que j'estime le plus
25. Le don de la nature que je voudrais avoir
26. Comment j'aimerais mourir
27. État présent de mon esprit
28. Ma devise
29. Si dieu existe, que voudriez-vous lui entendre dire en vous accueillant?
30. Si dieu existe, que lui dites-vous en arrivant?
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dimanche 1 février 2009
Précis de littérature du XXIè siècle. Jourde et Naulleau, Mango.
Je ne ferai pas ici un résumé de l'ouvrage qui ma foi se lit assez vite. Mais le constat est amer. Cependant on s'amuse et ça, c'est inestimable. Bien sûr au dépend de quelques auteurs mais bon, la notoriété a ses passages obligés.
Nous y cueillons au gré de la promenade quelques fleurs dans le parterre de notre littérature, les Angot, Sollers, Lévy, Laurens, Darrieussecq, Labro, Lévy encore (L’autre, B.H) et d’autres encore… Mais tout de même, certaines et certains écrivains se foutent du monde et je ne parle pas de leurs éditeurs - cela dit en passant - car les auteurs de ce petit livre noir, à moins que ma mémoire ne me fasse défaut, ne s'attardent guère sur ces messieurs. C'est précisément ici un point à noter...
Tout le monde a le droit d'écrire, de livrer en un volume ses problèmes et ses tourments, avec sa mère, ça marche pas mal ça, ses ennuis digestifs, sa sexualité hétéro ou homo au choix, ça c'est bien, son père, bon faut voir, son angoisse face à la vie - parce que c'est terrible la vie sous nos latitudes - mais le mieux c'est le mélange de tout ça, comme ça on ratisse large et ça, ça plaît à nos amis les commerçants. Car ce sont malheureusement des commerçants et si le profit est légitime et même souhaité chez notre épicier et notre marchand de chaussures, il est trop fréquemment ambiguë chez ces éditeurs privilégiant le récit atonal et sans estomac de ces auteurs. Bien évidemment, cela se vend ; la fortune des uns se complaît dans l'indigence des autres. Et tout est bien dans ce monde petit ; on y est bien avec nos problèmes, on vit entre nous. Et la rue Jacob ou Didot Bottin, ma foi, c'est loin des banlieues.
Tout compte fait, qu'est-ce qu'un écrivain ? J'allais écrire là "qu'est-ce que la littérature" mais honnêtement je n'ose pas. Un grand auteur, Jean-Paul Sartre, a déjà tenté de répondre à la curieuse question et franchement je ne me vois pas en prendre le relais. Je passe chapeau bas devant l'œuvre du monsieur et je me propose de continuer mon chemin. Après tout, la philosophie a toujours servi à ça : marcher. Et n'est-ce pas un des rôles, sinon la principale implication de l'écrivain, que d'essayer les nouveaux chemins de la communauté humaine, ceux qui s'offrent à nous après le travail des aînés.
Seulement voilà… nous vivons dans un curieux environnement : les romans d'aujourd'hui ne sont plus pour la plupart qu'une longue et fatigante lamentation sur soi-même : l’empire du « Moi, je… ». Où est l'œuvre philosophique ici ? Car le roman n'est-il pas fait pour éveiller ce sens de l'histoire, de cette petite histoire qui génère la grande ? Dans le fond, le roman est une occasion pour mettre en scène le monde présent, celui de tous les jours, avec ses drames, ses joies, ses espoirs. En mettant en situation, l'écrivain ne fait que décrire à travers ses personnages un monde au deçà de l'intrigue. Jean Valjean, Emma Bovary, Eugénie Grandet, Nana et tous ces autres que l'Histoire, la vraie, a ignorés ne préfigurent-ils pas les luttes du vingtième siècle ? Oh, tous ces auteurs à l'origine de ces personnages ne sont pas à porter au pinacle de la littérature mais ils ont au moins le mérite d'avoir décrit le monde dans lequel ils baignaient, même, et c'est en cela que c'est important, même si ce monde n'était pas le leur. Hugo fut exilé certes mais pas bagnard loin s'en faut; Flaubert, Balzac ou Zola n'étaient pas des femmes et pourtant ils en ont fait leurs héroïnes. Ecrire c’est projeter et créer, mais dans un autre temps.
Ecrire, c'est décrire, inventer beaucoup et derrière l'invention montrer du doigt ; montrer du doigt n'est pas inévitablement dénoncer d'une plume acérée et méprisante, c'est encore et surtout désigner des chemins ou des directions. A nous lecteurs d'en suivre si l'on veut les panneaux.
Somme toute, en refermant ce livre et en dépit du constat de ses auteurs, nous sommes obligés de remarquer que l’objurgation face à ce dénuement littéraire est bien inutile. Le temps qui passe se chargera de cette basse besogne. Passons notre chemin en nous souvenant que la plus cinglante des critiques reste le silence.
Nous y cueillons au gré de la promenade quelques fleurs dans le parterre de notre littérature, les Angot, Sollers, Lévy, Laurens, Darrieussecq, Labro, Lévy encore (L’autre, B.H) et d’autres encore… Mais tout de même, certaines et certains écrivains se foutent du monde et je ne parle pas de leurs éditeurs - cela dit en passant - car les auteurs de ce petit livre noir, à moins que ma mémoire ne me fasse défaut, ne s'attardent guère sur ces messieurs. C'est précisément ici un point à noter...
Tout le monde a le droit d'écrire, de livrer en un volume ses problèmes et ses tourments, avec sa mère, ça marche pas mal ça, ses ennuis digestifs, sa sexualité hétéro ou homo au choix, ça c'est bien, son père, bon faut voir, son angoisse face à la vie - parce que c'est terrible la vie sous nos latitudes - mais le mieux c'est le mélange de tout ça, comme ça on ratisse large et ça, ça plaît à nos amis les commerçants. Car ce sont malheureusement des commerçants et si le profit est légitime et même souhaité chez notre épicier et notre marchand de chaussures, il est trop fréquemment ambiguë chez ces éditeurs privilégiant le récit atonal et sans estomac de ces auteurs. Bien évidemment, cela se vend ; la fortune des uns se complaît dans l'indigence des autres. Et tout est bien dans ce monde petit ; on y est bien avec nos problèmes, on vit entre nous. Et la rue Jacob ou Didot Bottin, ma foi, c'est loin des banlieues.
Tout compte fait, qu'est-ce qu'un écrivain ? J'allais écrire là "qu'est-ce que la littérature" mais honnêtement je n'ose pas. Un grand auteur, Jean-Paul Sartre, a déjà tenté de répondre à la curieuse question et franchement je ne me vois pas en prendre le relais. Je passe chapeau bas devant l'œuvre du monsieur et je me propose de continuer mon chemin. Après tout, la philosophie a toujours servi à ça : marcher. Et n'est-ce pas un des rôles, sinon la principale implication de l'écrivain, que d'essayer les nouveaux chemins de la communauté humaine, ceux qui s'offrent à nous après le travail des aînés.
Seulement voilà… nous vivons dans un curieux environnement : les romans d'aujourd'hui ne sont plus pour la plupart qu'une longue et fatigante lamentation sur soi-même : l’empire du « Moi, je… ». Où est l'œuvre philosophique ici ? Car le roman n'est-il pas fait pour éveiller ce sens de l'histoire, de cette petite histoire qui génère la grande ? Dans le fond, le roman est une occasion pour mettre en scène le monde présent, celui de tous les jours, avec ses drames, ses joies, ses espoirs. En mettant en situation, l'écrivain ne fait que décrire à travers ses personnages un monde au deçà de l'intrigue. Jean Valjean, Emma Bovary, Eugénie Grandet, Nana et tous ces autres que l'Histoire, la vraie, a ignorés ne préfigurent-ils pas les luttes du vingtième siècle ? Oh, tous ces auteurs à l'origine de ces personnages ne sont pas à porter au pinacle de la littérature mais ils ont au moins le mérite d'avoir décrit le monde dans lequel ils baignaient, même, et c'est en cela que c'est important, même si ce monde n'était pas le leur. Hugo fut exilé certes mais pas bagnard loin s'en faut; Flaubert, Balzac ou Zola n'étaient pas des femmes et pourtant ils en ont fait leurs héroïnes. Ecrire c’est projeter et créer, mais dans un autre temps.
Ecrire, c'est décrire, inventer beaucoup et derrière l'invention montrer du doigt ; montrer du doigt n'est pas inévitablement dénoncer d'une plume acérée et méprisante, c'est encore et surtout désigner des chemins ou des directions. A nous lecteurs d'en suivre si l'on veut les panneaux.
Somme toute, en refermant ce livre et en dépit du constat de ses auteurs, nous sommes obligés de remarquer que l’objurgation face à ce dénuement littéraire est bien inutile. Le temps qui passe se chargera de cette basse besogne. Passons notre chemin en nous souvenant que la plus cinglante des critiques reste le silence.
samedi 17 mai 2008
Flaubert/Tourguéniev correspondance (Flammarion, 1989)
Bien entendu, dans une correspondance, on ne peut guère s'attarder sur un style ou tenter de faire ressortir un procédé littéraire, bien que ce genre eût un certain succès dans le courant du 19ème siècle. Ce sont ici plus de deux cent lettres que les deux écrivains s'échangèrent dès leur première rencontre jusqu'à la mort de Flaubert.
Une lettre, c'est la spontanéité du premier trait, la franchise du mot, la douleur, le malheur, les petits et grands soucis, les joies du moment et les peines d'une vie. Une lettre, c'est trois lignes ou trois pages mais ce n'est pas sa longueur qui en fait une œuvre, c'est, vous vous en doutez, l'expression de ce morceau d'existence qui s'y dissimule parfois à l'insu même de son auteur.
Les "deux géants", comme se plait à les qualifier Alexandre Zviguilsky dans son introduction, se rencontrèrent le 28 février 1863 à un dîner littéraire au café Magny, à Paris, dîners nouvellement créés par Sainte-Beuve. A partir de là, que s'est-il passé? Quand on connaît Flaubert un tant soi peu - le bonhomme n'était pas du genre à se lier avec le premier venu, fut-il être écrivain au renom européen (Europe au sens qu'on donnait au mot en ce 19ème siècle) - il a fallu que le contact fût à ce point chaleureux pour qu'ils entretinssent, dès le mois de mars, une correspondance qui dura dix sept ans et interrompue par la mort du premier.
Certaines personnes ne méritent pas de mourir… et pourtant, il le faut. C'est ce qu'ils firent en nous laissant ce courrier livré aujourd'hui à notre curiosité. Il y a, au premier abord, une contradiction dans cette relation épistolaire. C'est la confrontation de deux personnalités aux caractères opposés, du moins à l'expression dont l'antagonisme ne cesse de nous étonner. A la faconde et au réalisme de l'écrivain russe s'affrontent la retenue et l'inquiétude du bonhomme de Croisset. Non pas que Flaubert fût un bonnet de nuit, loin s'en faut, mais il y a toujours chez lui ce désarrois face à la vie, cette détresse, quelques fois un peu jouée complaisamment – il faut bien le dire – qui fait qu'il se lamente parfois à longueur de certaines lettres avec toutefois ce trait d'humour dont il n'arrive pas malgré tout à se départir. Bien sûr, le moscove y va aussi de temps à autre de ses lamentations, sur sa goutte quasi chronique, sur ses affaires familiales, mais on sent quelquefois l'étonnement, effleurant l'agacement, face à la prose dont Flaubert noircit son papier à lettre. Bon, c'est aussi une correspondance d'hommes ayant vécu auxquels on ne peut guère faire prendre des vessies pour des lanternes; l'époque était rude, ne l'oublions pas.
Néanmoins, une caractéristique ressort ici: la démarche artistique de Flaubert. J'ai tort, je dois l'avouer, d'en faire mention pour ces lettres uniquement. La lecture du courrier adressé à Georges Sand recèle lui aussi bien des secrets de la création de l'écrivain, ses doutes, sa fatigue, ses angoisses, ses recherches mais assurément quelque peu dépouillés de ce naturel qui domine la relation entre deux hommes. Ici, le mécanisme est démonté aux yeux de tous; on y voit les rouages et les ressorts de la création de Bouvard et Pécuchet, de la reprise de la Tentation de Saint Antoine, la construction et l'assemblage laborieux, presque mots par mots, phrases après phrase, chapitres après chapitres du roman. Flaubert n'écrivait pas: il inventait. A partir de rien, il faisait une histoire. Il en rassemblait les morceaux qu'il collait patiemment jour après jour. A chaque fois, il partait du néant. Flaubert n'était pas un écrivain: c'était un créateur. C'est pour cela qu'il avait tant de difficultés à construire son roman; il lisait, il compilait, vérifiait, se déplaçait, notait et il vivait pour ça. "A la recherche du mot perdu" aurait pu être le titre du roman de sa vie. D'ailleurs, n'était-il pas une référence pour Maupassant, Proust ou Sartre? Heureuse filiation en tout cas! "Les mots" est le titre d'une des plus belle œuvre de Sartre; merci Gustave.
Mais en dehors des sous bassement littéraires d'une correspondance de cet ordre, il y a un aspect historique qu'on ne peut passer sous silence. On y découvre ici et là, à travers le texte, les détails d'une vie de bourgeois en cette deuxième moitié du 19ème. C'est en cela que la lecture des correspondances est une source inestimable de renseignements pour l'historien mais, comme nous ne le sommes pas, nous laisserons à d'autres le soin de cette analyse. On notera comme ça au passage la rapidité de la remise du courrier. Une lettre émise à Paris était distribuée le lendemain à Croisset ce qui me laisse perplexe compte tenu des moyens de l'époque. Mais il est vrai que le volume de courrier n'est pas comparable avec le notre, ceci explique cela, peut être. Et puis, il y a cette oisiveté dont bénéficiaient ces gens nés du bon coté qui étonne maintenant. Il faut bien le dire ici: Flaubert ou Tourgéniev et comme bien d'autres ne travaillaient pas. Il vivait de leurs rentes, certes souvent difficilement pour Flaubert, mais ils ne connaissaient pas le poids du travail salarié qui nous mine et nous bouffe le temps un peu plus chaque jour. Cette sinécure leur laissait le temps d'écrire de nombreuses lettres, parfois plusieurs par jour, en plus de leurs œuvres.
Mais bon, les deux géants s'en sont allés vers le néant et nous ont laissés ces traces que je vous conseille d'apprécier. N'oublions pas, surtout pas, nous suivrons le même chemin et si l'histoire retient le nom des auteurs, elle ne se souvient presque jamais de ceux de leurs éditeurs.
Petrus.
Une lettre, c'est la spontanéité du premier trait, la franchise du mot, la douleur, le malheur, les petits et grands soucis, les joies du moment et les peines d'une vie. Une lettre, c'est trois lignes ou trois pages mais ce n'est pas sa longueur qui en fait une œuvre, c'est, vous vous en doutez, l'expression de ce morceau d'existence qui s'y dissimule parfois à l'insu même de son auteur.
Les "deux géants", comme se plait à les qualifier Alexandre Zviguilsky dans son introduction, se rencontrèrent le 28 février 1863 à un dîner littéraire au café Magny, à Paris, dîners nouvellement créés par Sainte-Beuve. A partir de là, que s'est-il passé? Quand on connaît Flaubert un tant soi peu - le bonhomme n'était pas du genre à se lier avec le premier venu, fut-il être écrivain au renom européen (Europe au sens qu'on donnait au mot en ce 19ème siècle) - il a fallu que le contact fût à ce point chaleureux pour qu'ils entretinssent, dès le mois de mars, une correspondance qui dura dix sept ans et interrompue par la mort du premier.
Certaines personnes ne méritent pas de mourir… et pourtant, il le faut. C'est ce qu'ils firent en nous laissant ce courrier livré aujourd'hui à notre curiosité. Il y a, au premier abord, une contradiction dans cette relation épistolaire. C'est la confrontation de deux personnalités aux caractères opposés, du moins à l'expression dont l'antagonisme ne cesse de nous étonner. A la faconde et au réalisme de l'écrivain russe s'affrontent la retenue et l'inquiétude du bonhomme de Croisset. Non pas que Flaubert fût un bonnet de nuit, loin s'en faut, mais il y a toujours chez lui ce désarrois face à la vie, cette détresse, quelques fois un peu jouée complaisamment – il faut bien le dire – qui fait qu'il se lamente parfois à longueur de certaines lettres avec toutefois ce trait d'humour dont il n'arrive pas malgré tout à se départir. Bien sûr, le moscove y va aussi de temps à autre de ses lamentations, sur sa goutte quasi chronique, sur ses affaires familiales, mais on sent quelquefois l'étonnement, effleurant l'agacement, face à la prose dont Flaubert noircit son papier à lettre. Bon, c'est aussi une correspondance d'hommes ayant vécu auxquels on ne peut guère faire prendre des vessies pour des lanternes; l'époque était rude, ne l'oublions pas.
Néanmoins, une caractéristique ressort ici: la démarche artistique de Flaubert. J'ai tort, je dois l'avouer, d'en faire mention pour ces lettres uniquement. La lecture du courrier adressé à Georges Sand recèle lui aussi bien des secrets de la création de l'écrivain, ses doutes, sa fatigue, ses angoisses, ses recherches mais assurément quelque peu dépouillés de ce naturel qui domine la relation entre deux hommes. Ici, le mécanisme est démonté aux yeux de tous; on y voit les rouages et les ressorts de la création de Bouvard et Pécuchet, de la reprise de la Tentation de Saint Antoine, la construction et l'assemblage laborieux, presque mots par mots, phrases après phrase, chapitres après chapitres du roman. Flaubert n'écrivait pas: il inventait. A partir de rien, il faisait une histoire. Il en rassemblait les morceaux qu'il collait patiemment jour après jour. A chaque fois, il partait du néant. Flaubert n'était pas un écrivain: c'était un créateur. C'est pour cela qu'il avait tant de difficultés à construire son roman; il lisait, il compilait, vérifiait, se déplaçait, notait et il vivait pour ça. "A la recherche du mot perdu" aurait pu être le titre du roman de sa vie. D'ailleurs, n'était-il pas une référence pour Maupassant, Proust ou Sartre? Heureuse filiation en tout cas! "Les mots" est le titre d'une des plus belle œuvre de Sartre; merci Gustave.
Mais en dehors des sous bassement littéraires d'une correspondance de cet ordre, il y a un aspect historique qu'on ne peut passer sous silence. On y découvre ici et là, à travers le texte, les détails d'une vie de bourgeois en cette deuxième moitié du 19ème. C'est en cela que la lecture des correspondances est une source inestimable de renseignements pour l'historien mais, comme nous ne le sommes pas, nous laisserons à d'autres le soin de cette analyse. On notera comme ça au passage la rapidité de la remise du courrier. Une lettre émise à Paris était distribuée le lendemain à Croisset ce qui me laisse perplexe compte tenu des moyens de l'époque. Mais il est vrai que le volume de courrier n'est pas comparable avec le notre, ceci explique cela, peut être. Et puis, il y a cette oisiveté dont bénéficiaient ces gens nés du bon coté qui étonne maintenant. Il faut bien le dire ici: Flaubert ou Tourgéniev et comme bien d'autres ne travaillaient pas. Il vivait de leurs rentes, certes souvent difficilement pour Flaubert, mais ils ne connaissaient pas le poids du travail salarié qui nous mine et nous bouffe le temps un peu plus chaque jour. Cette sinécure leur laissait le temps d'écrire de nombreuses lettres, parfois plusieurs par jour, en plus de leurs œuvres.
Mais bon, les deux géants s'en sont allés vers le néant et nous ont laissés ces traces que je vous conseille d'apprécier. N'oublions pas, surtout pas, nous suivrons le même chemin et si l'histoire retient le nom des auteurs, elle ne se souvient presque jamais de ceux de leurs éditeurs.
Petrus.
vendredi 16 mai 2008
Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir, Gallimard, 1949.
1949. Ce n'est pas d'hier; c'est même d'avant d'hier à proprement parlé, du moins ici écrit plus exactement. Il y a déjà dans le titre de cet ouvrage une réflexion immédiate, une interrogation flagrante sur laquelle nous ne pouvons ne pas nous pencher: le deuxième sexe…. Si l'auteure a qualifié le sexe en question comme deuxième, c'est qu'il doit bien en exister un premier. La question et la réponse est embarrassante pour nous messieurs. Eh oui chers confrères, il faut nous rendre à l'évidence : depuis des millénaires, nous nous octroyons la première place. Pour quelles raisons ? Il y a en deux et pour résumer, et surtout pour aller vite les voici : l'homme a façonné le monde à son usage; la femme a laissé faire.
Oui, chers amis, nous nous trouvons en présence ici d'un coupable, d'un coupable et de son complice, qu'écris-je là!... , d'un coupable et de sa complice! C'est ce que tente de nous prouver par ce long réquisitoire Madame de Beauvoir. Et je dois avouer que je fus convaincu par cet argumentaire, ce patient exposé, fruit d'une abondante recherche. Certes, je vous autorise ici à penser qu'elle prêchait à un convaincu. Pas autant que vous le pensez pourtant… j'ai une petite histoire à vous raconter.
Je suis homme et comme tous mes congénères je n'ai jamais appris ce que c'était un homme; pourquoi? Eh bien parce que je suis né avec un truc en plus, oh! Pas un truc extraordinaire, mais je l'avais ici, il était là, et c'était suffisant pour ne pas se poser de questions. Tout petit, j'ai appris rapidement sans même m'en apercevoir que cet additif est comme un blanc-seing, le laissez-passer qui nous ouvre miraculeusement les portes du monde. On ne nous demande pas d'où on vient, ce qu'on veut faire - ou sans quoi ce n'est juste qu'une formalité - et on passe, car il y a forcément une place pour nous. Nos mâles aînés, depuis des générations, nous ont damés les chemins et ils ont même réussi à nous faire désigner l'ensemble de l'espèce par notre seul nom: l'Homme. Du moins en langue française, car en d'autres langues la nuance entre la désignation de l'espèce et l'appartenance sexuelle est marquée plus délibérément, mais restons prudents en la matière. Quoiqu'il en soit, j'ai eu ce sort de grandir parmi des femmes qui, grâce et à cause de mon âge, ne me regardaient pas encore comme un homme, ici mâle de l'espèce humaine, ce qui m'a permis bien involontairement je dois l'avouer, d'en observer les usages et les inquiétudes, lesquels m'auraient échappé en d'autres circonstances. Mais tout cela n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Je regardais, j'écoutais et je grandissais. D'ailleurs, c'est tout ce que j'ai fait durant ma jeunesse, soit dit en passant…Fort de cela, et pour écourter ce récit, j'abordai l'âge adulte largement dépourvu de l'esprit critique nécessaire à la bonne perception du statut de la femme au sein de la société. Mes sentiments à l'égard de mes consoeurs de l'espèce humaine confinaient à la vénération. J'ignorais, et pour longtemps encore, qu'elles pouvaient tricher, mentir et avancer masquer. Et quoi d'étonnant, ce sont des êtres humains… juste un peu plus tard, je commençais à voguer sur ma troisième décennie, je découvris les sœurs Groult, et puis d'autres qui ne firent que me conforter dans ma béate attitude.
Bien sûr, elles avaient raison; et elles ont toujours raison, tristement raison. La femme depuis des siècles a subit: subit le dictat de l'homme, suivit l'homme au propre comme au figuré, a accompagné soumise et souvent passive le bonhomme dans ses errements en quête du pouvoir temporel. Errements; ce mot ici ne traduit guère la cruelle réalité. Il en serait presque grossièrement risible si il n'y avait pas toutes ces larmes, cette douleur et ces vies happées au nom de cette soif archaïque. Et vous mesdames… que faisiez vous en ces temps obscurs? Vous chantiez? Vous dansiez? Non…
" Et sans doute il est plus confortable de subir un aveugle esclavage que de travailler à s'affranchir" (Edit. 1986, vol. 1, p.395). Cette phrase est terrible, terrible par la violence de ses mots. Ils sont là écrits: esclavage, aveugle, subir. Et c'est là où mon histoire se termine et où l'histoire des femmes continue. Victor Hugo évoque non sans malice dans "Choses vues" un piédestal et le compare à une petite surface avec quatre précipices autours. Oui, vous vous teniez dessus et vous êtes tombées. On vous croyait libres, déliées de ces liens ancestraux, volontaires, émancipées mais votre image dans le miroir n'a de cesse de vous tourmenter, à votre petit garçon tombé vous lancer: ne pleure pas, tu es homme! Vous remerciez d'un petit sourire satisfait et enchanté celui qui vous cède la place dans le métro, mais vous vous faites discrètes quand vous constatez que la plupart des places d'une assemblée sont occupée par des hommes. Bien entendu, il y a bien de temps à autre les protestations de circonstance mais tout de même, la sujétion, surtout sous nos démocraties contemporaines, a je-ne-sais-quoi de confortable, ne serait-ce pas là le confort du second?
Le deuxième sexe; le titre est bien venu et nous pouvons remercier Simone de Beauvoir d'en avoir exprimé l'amère vérité. Cela fut écrit il y a plus de cinquante ans maintenant mais ce livre n'a presque pas vieilli. Mesdames, mesdemoiselles, vous êtes toujours les deuxièmes et nous les premiers. Comment! Vous ne me croyez pas! Alors je recommande aux premières de se plonger dedans et aux deuxièmes de les suivre (ça ne peut pas vous faire de mal messieurs) et vous constaterez, mis à part quelques détails, que 1949 c'est encore aujourd'hui. Le premier volume dresse en quelque sorte le constat historique et aborde la symbolique féminine au sein de la littérature, le mythe de la femme largement célébré dans nos romans teinté trop souvent de cette complaisance toute masculine. Le deuxième volume est plus "pratique" et brosse d'une manière exhaustive les situations de femmes au regard de notre société et des caractéristiques sous-tendues par les différents devenirs féminins, entre autres et non des moindres, l'enfance et sa pesanteur et la sexualité complexe et trop souvent inaccomplie.
Evidemment, et pour finir, la question est la suivante: qui des deux arrivera le premier? C'est bizarre… pour ma part, je ne savais pas que nous étions en compétition. C'est une découverte. Mais laissons cela; la compétition, c'est une affaire d'homme, vous savez ces homo sapiens hirsutes, au front bas et au langage sommaire, ceux qui nous dirigent toujours en fait… alors passons notre chemin et laissons les se battre, nous ne pouvons rien leurs apprendre. Et entre nous mes sœurs, le plus important ce n'est pas d'être des hommes ou des femmes, d'être les premiers ou les deuxièmes, mais avant d'être des êtres humains, tout simplement.
Oui, chers amis, nous nous trouvons en présence ici d'un coupable, d'un coupable et de son complice, qu'écris-je là!... , d'un coupable et de sa complice! C'est ce que tente de nous prouver par ce long réquisitoire Madame de Beauvoir. Et je dois avouer que je fus convaincu par cet argumentaire, ce patient exposé, fruit d'une abondante recherche. Certes, je vous autorise ici à penser qu'elle prêchait à un convaincu. Pas autant que vous le pensez pourtant… j'ai une petite histoire à vous raconter.
Je suis homme et comme tous mes congénères je n'ai jamais appris ce que c'était un homme; pourquoi? Eh bien parce que je suis né avec un truc en plus, oh! Pas un truc extraordinaire, mais je l'avais ici, il était là, et c'était suffisant pour ne pas se poser de questions. Tout petit, j'ai appris rapidement sans même m'en apercevoir que cet additif est comme un blanc-seing, le laissez-passer qui nous ouvre miraculeusement les portes du monde. On ne nous demande pas d'où on vient, ce qu'on veut faire - ou sans quoi ce n'est juste qu'une formalité - et on passe, car il y a forcément une place pour nous. Nos mâles aînés, depuis des générations, nous ont damés les chemins et ils ont même réussi à nous faire désigner l'ensemble de l'espèce par notre seul nom: l'Homme. Du moins en langue française, car en d'autres langues la nuance entre la désignation de l'espèce et l'appartenance sexuelle est marquée plus délibérément, mais restons prudents en la matière. Quoiqu'il en soit, j'ai eu ce sort de grandir parmi des femmes qui, grâce et à cause de mon âge, ne me regardaient pas encore comme un homme, ici mâle de l'espèce humaine, ce qui m'a permis bien involontairement je dois l'avouer, d'en observer les usages et les inquiétudes, lesquels m'auraient échappé en d'autres circonstances. Mais tout cela n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Je regardais, j'écoutais et je grandissais. D'ailleurs, c'est tout ce que j'ai fait durant ma jeunesse, soit dit en passant…Fort de cela, et pour écourter ce récit, j'abordai l'âge adulte largement dépourvu de l'esprit critique nécessaire à la bonne perception du statut de la femme au sein de la société. Mes sentiments à l'égard de mes consoeurs de l'espèce humaine confinaient à la vénération. J'ignorais, et pour longtemps encore, qu'elles pouvaient tricher, mentir et avancer masquer. Et quoi d'étonnant, ce sont des êtres humains… juste un peu plus tard, je commençais à voguer sur ma troisième décennie, je découvris les sœurs Groult, et puis d'autres qui ne firent que me conforter dans ma béate attitude.
Bien sûr, elles avaient raison; et elles ont toujours raison, tristement raison. La femme depuis des siècles a subit: subit le dictat de l'homme, suivit l'homme au propre comme au figuré, a accompagné soumise et souvent passive le bonhomme dans ses errements en quête du pouvoir temporel. Errements; ce mot ici ne traduit guère la cruelle réalité. Il en serait presque grossièrement risible si il n'y avait pas toutes ces larmes, cette douleur et ces vies happées au nom de cette soif archaïque. Et vous mesdames… que faisiez vous en ces temps obscurs? Vous chantiez? Vous dansiez? Non…
" Et sans doute il est plus confortable de subir un aveugle esclavage que de travailler à s'affranchir" (Edit. 1986, vol. 1, p.395). Cette phrase est terrible, terrible par la violence de ses mots. Ils sont là écrits: esclavage, aveugle, subir. Et c'est là où mon histoire se termine et où l'histoire des femmes continue. Victor Hugo évoque non sans malice dans "Choses vues" un piédestal et le compare à une petite surface avec quatre précipices autours. Oui, vous vous teniez dessus et vous êtes tombées. On vous croyait libres, déliées de ces liens ancestraux, volontaires, émancipées mais votre image dans le miroir n'a de cesse de vous tourmenter, à votre petit garçon tombé vous lancer: ne pleure pas, tu es homme! Vous remerciez d'un petit sourire satisfait et enchanté celui qui vous cède la place dans le métro, mais vous vous faites discrètes quand vous constatez que la plupart des places d'une assemblée sont occupée par des hommes. Bien entendu, il y a bien de temps à autre les protestations de circonstance mais tout de même, la sujétion, surtout sous nos démocraties contemporaines, a je-ne-sais-quoi de confortable, ne serait-ce pas là le confort du second?
Le deuxième sexe; le titre est bien venu et nous pouvons remercier Simone de Beauvoir d'en avoir exprimé l'amère vérité. Cela fut écrit il y a plus de cinquante ans maintenant mais ce livre n'a presque pas vieilli. Mesdames, mesdemoiselles, vous êtes toujours les deuxièmes et nous les premiers. Comment! Vous ne me croyez pas! Alors je recommande aux premières de se plonger dedans et aux deuxièmes de les suivre (ça ne peut pas vous faire de mal messieurs) et vous constaterez, mis à part quelques détails, que 1949 c'est encore aujourd'hui. Le premier volume dresse en quelque sorte le constat historique et aborde la symbolique féminine au sein de la littérature, le mythe de la femme largement célébré dans nos romans teinté trop souvent de cette complaisance toute masculine. Le deuxième volume est plus "pratique" et brosse d'une manière exhaustive les situations de femmes au regard de notre société et des caractéristiques sous-tendues par les différents devenirs féminins, entre autres et non des moindres, l'enfance et sa pesanteur et la sexualité complexe et trop souvent inaccomplie.
Evidemment, et pour finir, la question est la suivante: qui des deux arrivera le premier? C'est bizarre… pour ma part, je ne savais pas que nous étions en compétition. C'est une découverte. Mais laissons cela; la compétition, c'est une affaire d'homme, vous savez ces homo sapiens hirsutes, au front bas et au langage sommaire, ceux qui nous dirigent toujours en fait… alors passons notre chemin et laissons les se battre, nous ne pouvons rien leurs apprendre. Et entre nous mes sœurs, le plus important ce n'est pas d'être des hommes ou des femmes, d'être les premiers ou les deuxièmes, mais avant d'être des êtres humains, tout simplement.
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